Par Pierre-Marie Achart,
Rotary Paris Agora
Les Institutes de l’Entente Internationale figurent parmi les initiatives les plus ambitieuses — et aujourd’hui largement oubliées — de l’histoire du Rotary.
Nés d’une idée locale au Tennessee, ils se sont développés en un vaste programme éducatif global touchant près de cinq millions de personnes, avant d’évoluer en un dispositif de portée internationale répondant aux enjeux de l’après guerre, tout en restant aligné avec le « Quatrième But du Rotary » : Faire progresser l’entente entre les peuples, l’altruisme et le respect de la paix par le biais de relations amicales entre les membres des professions, unis par l’idéal de servir.
1934 : L’expérience de Nashville
Tout commence en 1934, dans un contexte mondial qui s’assombrit. À Nashville, dans le Tennessee, un visionnaire nommé Will R. Manier Jr. (futur président du Rotary International) fait un constat lucide : l’isolationnisme ambiant est dangereux. Il est convaincu que pour maintenir la paix, le citoyen ordinaire doit comprendre ce qui se passe au-delà de ses frontières. Son club lance alors un concept inédit : transformer le Rotary local en une université temporaire ouverte à toute la ville, et non plus réservée à ses seuls membres. Ce qui a commencé sous le nom de Institute of International Relations se distingue alors fondamentalement des conférences académiques classiques par son ancrage populaire.
1936 : vers une adoption officielle
Le succès de Nashville ne passe pas inaperçu. En 1936, treize clubs américains testent ce format à plus grande échelle. Chaque club participant s’engage à inviter quatre experts pour quatre semaines consécutives. Ces orateurs ont une double mission quotidienne : s’adresser aux lycéens et étudiants durant la journée, puis tenir une grande conférence publique en soirée, suivie de débats ouverts. Cette organisation permettra de toucher toutes les générations d’une même communauté.
L’expérience s’avère si concluante que le Rotary International adopte officiellement le programme cette même année. Une mécanique rigoureuse se met en place, développée par le Secrétariat du Rotary.
1937 : La consécration à Nice
L’initiative prend sa dimension historique l’année suivante lors de la Convention internationale de Nice, en France. C’est là que Will R. Manier Jr., désormais président international, présente officiellement les Institutes comme un moyen pratique pour les Rotariens de contribuer à l’entente mondiale. Il théorise alors l’objectif du programme : forger une « opinion publique éclairée » au sein de chaque foyer, indispensable pour soutenir l’action diplomatique des démocraties.
Cette Convention verra également l’élection du français Maurice Duperrey à la présidence internationale.
1937-1944 : L’âge d’or en temps de guerre
Malgré le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le programme connaît une croissance exponentielle et les Instituts se comptent désormais par centaines. La Fondation Rotary accorde des subventions pour aider les clubs à engager des « auteurs éminents, économistes, scientifiques, politiciens et commentateurs ». Les thèmes abordés sont loin d’être abstraits : ils collent à l’actualité brûlante de la guerre et de l’après-guerre pour aider le public à décrypter le conflit et envisager l’avenir ensemble. Une démarche qui n’est pas sans rappeler le préambule de la charte de l’UNESCO : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. »
L’année 1944 marque l’apogée des Institutes. Herbert W. Hines, le directeur du programme, rapporte des chiffres impressionnants dans le magazine The Rotarian d’octobre : plus de 400 Institutes sont programmés cette année-là, totalisant 3.200 réunions publiques. L’audience cumulée dépasse alors le million de personnes à travers les États-Unis, le Canada et le Mexique.
Des juristes éminents et des intellectuels parcourent de nombreux pays. Interrogés, ils comparent ces assemblées à de véritables exercices de démocratie directe. Hines souligne que le génie du Rotary réside dans sa capacité à mobiliser des « hommes d’affaires pratiques » pour attirer un public varié, bien au-delà des cercles intellectuels habituels qui n’avaient guère besoin d’être convaincus.
1944-1945 : De Dumbarton Oaks à San Francisco
Fortement remarqués par les gouvernements des pays alliés, les Institutes font partie des raisons pour lesquelles le Rotary International et ses membres furent sollicités pour la conception de la charte de l’Organisation des Nations Unies.
En 1944, les Alliés se réunissent à Dumbarton Oaks pour ébaucher ce qui deviendra l’ONU. Mais les participants craignent l’échec, bien conscients que la Société des Nations avait sombré faute de soutien populaire après 1918.
Lorsque le président américain Franklin Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill ont eu l’idée d’organiser ces réunions pour établir l’ONU, ils souhaitaient impliquer le Rotary : reconnaissant qu’à travers la réussite que présentent les Institutes et d’autres événements du Rotary, celui-ci accomplit déjà une grande partie de ce que devait être la mission de l’ONU, et qu’il possède déjà le réseau parfait pour « créer une opinion publique éclairée».
Le Rotary publie alors des brochures comme «Timely Questions on Dumbarton Oaks» et «What Can Rotarians Do Following Dumbarton Oaks?». Ces documents, décortiquant les propositions complexes de la future charte (Conseil de sécurité, rôle des ONG, droits humains), sont diffusés en grand nombre, et débattus massivement au sein des Institutes – et des clubs du monde entier.
En avril 1945, à l’ouverture de la conférence de San Francisco destinée à finaliser la Charte des Nations Unies, le terrain est déjà préparé : des rotariens ont sensibilisé des diplomates et des hommes d’État du monde entier à l’enjeu majeur de l’initiative. Le Rotary est invité comme consultant officiel par le Département d’État des USA, envoyant 11 délégués officiels. Au total, 49 Rotariens participeront : nombreux sont des représentants de leurs propres pays. Ils aideront à concevoir des sections clés de la charte.
Juste avant le début des réunions, le Rotary International a publié et distribué la brochure intitulée « Pattern for the San Francisco Conference ». Le document déclarait : « C’est une occasion exceptionnelle pour chaque Rotarien de réaliser l’objectif de service international en prenant part au débat sur ce projet de gouvernance mondiale ». Dès la finalisation de la charte des Nations Unies, le Rotary publie une autre brochure : « From Here On! » qui présentait en détail tous les articles de la charte, servant de support pour en diffuser rapidement le contenu partout dans le monde.
« L’invitation faite au Rotary International de participer à la Conférence des Nations Unies en tant que consultant de la délégation des États-Unis n’était pas simplement un geste de bonne volonté et de respect envers une grande organisation. C’était une simple reconnaissance du rôle pratique que les membres du Rotary ont joué et continueront de jouer dans le développement de la compréhension entre les nations. Les représentants du Rotary étaient nécessaires à San Francisco et, comme vous le savez bien, ils ont apporté une contribution considérable à la Charte elle-même, et en particulier à l’élaboration des dispositions relatives au Conseil économique et social.»
Edward R. Stettinius Jr. – Secrétaire d’État des USA, The Rotarian, août 1945.
1947 : La transition vers les bourses d’études
Les Institutes continuent après-guerre, mais la fin de celle-ci et le décès du fondateur Paul Harris en 1947 marquent un tournant stratégique. Alors que le monde entre dans une phase de reconstruction, le Rotary International estime que le temps des conférences est révolu : pour construire une paix durable, il faut désormais privilégier l’immersion plutôt que la théorie.
Les fonds et l’énergie consacrés aux Institutes sont alors progressivement redirigés vers un nouveau programme visionnaire : les Bourses des Ambassadeurs, ancêtres des bourses mondiales actuelles. Le Rotary décide d’envoyer la jeunesse étudier à l’étranger pour vivre la compréhension internationale par l’expérience directe, clôturant ainsi le chapitre des Institutes pour ouvrir celui des échanges culturels – qui perdure encore aujourd’hui, avec plusieurs centaines de bourses attribuées chaque année. On peut aussi dire que les Institutes sont les précurseurs des Bourses du Rotary pour la Paix.
1950 : Les Comités Inter-Pays, une suite logique
Alors que les Institutes cessent d’exister sous leur forme originelle, des Rotariens de nombreux pays concrétisent alors un autre projet, également initié dans les années 30 : les Comités Inter-pays. Ils ont pour but de faciliter le rapprochement entre pays et cultures grâce à une approche très opérationnelle. Aujourd’hui, ils constituent un réseau de rotariens engagés dans le monde entier.
Épilogue
Entre 1936 et 1947, près de 1000 clubs dans le monde auront organisé ces institutes qui ont cumulé 5 millions de participants. Les Institutes et leur esprit d’éducation à la paix demeurent l’un des plus beaux chapitres de l’héritage rotarien, notamment mentionnés par Paul Harris dans son autobiographie.
Bien que le Rotary International n’ait pas maintenu ce programme, de nombreux clubs et districts organisent encore des rencontres dans le but de promouvoir le dialogue et l’entente entre les peuples et les cultures.
Ainsi à Nice en septembre 1988 «le forum pour la paix « « paix en Méditerranée » rassembla 2 200 participants et à Lille en octobre 2022 la conférence « le long chemin de la paix » 1 200 participants.
Le 14 mars prochain à Paris le forum sur l’avenir des organisations internationales organisé par le district 1660 et son Gouverneur Mamadou Camara, à l a Maison de l’Unesco s’inscrit dans cette grande lignée.





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